Qui éduque ?

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Conférence de Jean-Noël Dumont au centre de rencontre Rocherey lors de la Journée pour les Famille du 8 mai 2022.

Les notes n’engagent que celui qui les a prises, avec plus ou moins de précision.

Introduction

La question de la conférence est « Qui éduque »

Si la question avait été comment éduquer, elle aurait supposée que l’éducation est un processus.

Si la question avait été « dans quel but éduquer », elle aurait supposé qu’un jour, le but pourrait être atteint.

Si la question concerne le comment et le but de l’éducation, il y a le risque de penser qu’éduquer est un processus vers un but à atteindre, processus qui un jour pourrait être confié à une machine, par exemple.

Qui éduque est la première question du philosophe. Elle vient de Socrate, qui a été condamné pour corruption de la jeunesse.

Pour Socrate, la philosophie est la forme concrète de l’amitié, car entre ami on peut s’interroger, discuter.

Lire « l’apologie de Socrate, et son discours avec Meletos »

Reprenons cette dernière accusation comme nous avons fait la première ; voici à-peu-près comme elle est conçue : Socrate est coupable, en ce qu’il corrompt les jeunes gens, ne reconnaît pas la religion de l’état, et met à la place des extravagances démoniaques[14]. Voilà l’accusation ; examinons-en tous les chefs l’un après l’autre.
Il dit que je suis coupable, en ce que je corromps les jeunes gens. Et moi, Athéniens, je dis que c’est Meletos qui est coupable, en ce qu’il se fait un jeu des choses sérieuses, et, de gaîté de cœur, appelle les gens en justice pour faire semblant de se soucier beaucoup de choses dont il ne s’est jamais mis en peine ; et je m’en vais vous le prouver. Viens ici, Meletos ; dis-moi : Y a-t-il rien que tu aies tant à cœur que de rendre les jeunes gens aussi vertueux qu’ils peuvent l’être ?

Meletos.
Non, sans doute.

Socrate.
Eh bien donc, dis à nos juges qui est-ce qui est capable de rendre les jeunes gens meilleurs ; car il ne faut pas douter que tu ne le saches, puisque cela t’occupe si fort. En effet, puisque tu as découvert celui qui les corrompt, et que tu l’as dénoncé devant ce tribunal, il faut que tu dises qui est celui qui peut les rendre meilleurs. Parle, Meletos… tu vois que tu es interdit, et ne sais que répondre : cela ne te semble-t-il pas honteux, et n’est-ce pas une preuve certaine que tu ne t’es jamais soucié de l’éducation de la jeunesse ? Mais, encore une fois, digne Meletos, dis-nous qui peut rendre les jeunes gens meilleurs.

Meletos.
Les lois.

Socrate.
Ce n’est pas là, excellent Meletos, ce que je te demande. Je te demande qui est-ce ? Quel est l’homme ? Il est bien sûr que la première chose qu’il faut que cet homme sache, ce sont les lois.

Meletos.
Ceux que tu vois ici, Socrate ; les juges.

Socrate.
Comment dis-tu, Meletos ? Ces juges sont capables d’instruire les jeunes gens et de les rendre meilleurs ?

Meletos.
Certainement.

Socrate.
Sont-ce tous ces juges, ou y en a-t-il parmi eux qui le puissent, et d’autres qui ne le puissent pas ?

Meletos.
Tous.

Socrate.
À merveille, par Junon ; tu nous as trouvé un grand nombre de bons précepteurs. Mais poursuivons ; et tous ces citoyens qui nous écoutent peuvent-ils aussi rendre les jeunes gens meilleurs, ou ne le peuvent-ils pas ?

Meletos.
Ils le peuvent aussi.

Socrate.
Et les sénateurs ?

Meletos.
Les sénateurs aussi.

Socrate.
Mais, mon cher Meletos, tous ceux qui assistent aux assemblées du peuple ne pourraient-ils donc pas corrompre la jeunesse, ou sont-ils aussi tous capables de la rendre vertueuse ?

Meletos.
Ils en sont tous capables.

Socrate.
Ainsi, selon toi, tous les Athéniens peuvent être utiles à la jeunesse, hors moi ; il n’y a que moi qui la corrompe : n’est-ce pas là ce que tu dis ?

Meletos.
C’est cela même.

Socrate veut montrer que le geste éducatif implique l’engagement d’un éducateur singulier, qui ne se cache pas derrière les lois et les usages.

Socrate montre que l’éducation est ou JE, ou ON. Ou un éducateur, ou un groupe. N’oublions pas que nous sommes tous, plus ou moins, influencés par l’époque, le contexte culturel de notre naissance.

N’oublions pas que Socrate est d’abord condamné par les moqueries de l’opinion publique, avant d’avoir été condamné par les lois. Socrate est condamné par « le rire », qui vient du personnage comique, qui a l’habitude de caresser l’opinion « dans le sens du poil ».

Détail intéressant : notre société a deux fondateurs, Socrate et Jésus, tous les deux condamnés au cours d’un procès inique.

Aujourd’hui, le « ON » semble avoir une puissance accrue.

Plus aucune autorité, plus aucun titre n’est recevable. Ce n’est pas parce que vous êtes professeur, évêque, député.. ; que l’on vous croit.

La question « Qui éduque » est donc fondamentale, car « ON » prend de plus en plus de place à cause de la porosité entre la sphère privée et la sphère publique.

De fait, il y a deux acteurs fondamentaux de l’éducation : La famille et l’école, ou plutôt les parents et les professeurs, car ce sont toujours des personnes qui éduquent.

La famille

Réalité très complexe, qui plus est « à plein temps ». On est parent ou enfant du matin au soir, et réciproquement.

Mais la complexité de la convivialité familiale est un chemin d’éducation crédible, plus que les autres institutions.

Chez les grecs, toutes les tragédies sont familiales ! Et n’oublions pas que la famille est généralement « incompétente » : les parents sont de mauvais profs, de mauvais médecins, de mauvais psychologues…

Un prof est exonéré de la pression affective, ce qui n’est pas le cas dans la famille.

Protéger

La première mission de la famille est de protéger. Car il n’y a rien de plus fragile qu’un nourrisson. La famille est conçue pour protéger les plus faibles, du début à la fin de la vie. C’est un lieu de solidarité non réversible, car on ne pourra pas rendre la solidarité reçue des parents. Dans la famille, on se penche sur les plus faibles.

« On ne naît pas dans une famille, on naît dans des bras »

Les enfants nous demandent d’être là. Pas besoin d’être un « bon parent », mais d’être là. L’enfant revient à la maison pour y habiter, 1ère des sécurités.

Présence inconditionnelle : l’amour n’est pas conditionné. (sinon, c’est un contrat).

« Est-ce que mes parents m’aimeront si j’ai des mauvaises notes ? »

L’amour manifeste la présence des parents, et il protège.

Appel

Faire grandir un enfant, c’est l’appeler. À l’enfant, il faut parler à l’adulte en devenir. Toujours parler à l’enfant un peu plus haut que ce qu’il est.

Les parents ont le devoir d’aimer le monde dans lequel les enfants sont nés. Sinon, que va penser l’enfant ? En tant que parent, il faut se garder des paroles négatives sur le monde dans lequel l’enfant est né.

Citation de Hannah Arendt, sur la crise de l’éducation (dont je n’ai pas pu noter les références, désolé)

Transmettre

Continuité de la transmission : généralement, je transmets ce que j’ai reçu.

Transmission globalement aléatoire : entre ce que je transmets et ce que l’enfant perçoit, il y a des différences.

Ici apparaît Socrate, corrupteur de la jeunesse, parce que justement il intervient dans le processus de transmission.

Le professeurs / l’école

Professeur est un métier. On est rémunéré, on a une retraite : on n’est jamais à la retraite quand on est parent.

Le prof exerce un métier dans un cadre où l’affection n’est pas indispensable. Et cette relation sans affection est libératrice.

Enseigner est différent de transmettre.

L’enseignement casse l’habitude, introduit l’interrogation (c’est le cas de Socrates, qui ne fait que poser des questions). Le professeur s’introduit dans la transmission des familles.

L’école, c’est l’adulte qui interroge. La famille, c’est l’enfant qui interroge. Et l’école apparaît souvent comme un adversaire des parents.

L’école, c’est l’abstraction libératrice, la famille c’est la présence permanente.

Protéger

Émerveillement est le chemin de l’enseignement. Et il faut protéger par l’émerveillement. À sa manière, l’école remplit sa mission de protéger, appeler, transmettre : le vrai chemin n’est pas l’ambition. L’émerveillement permet de grandir. Le goût de la question n’est pas le doute, mais l’émerveillement.

Appeler

À travers le sens de l’excellence, du geste bien fait, à ne pas confondre avec l’ambition.

Transmettre

Pour qu’il y ait école, il fat une certaine cohérence dans l’enseignement. Les valeurs de l’établissement.

Et les media extérieurs ?

La famille et l’école ont des moyens plus forts, qui sont la présence. Importance de la présence, car si les parents ne sont pas là, il reste l’écran.

Conclusion

Au bout du compte, le véritable agent de la croissance, c’est l’enfant. Car l’enfant cherche à grandir par la connaissance.

Quelques précisions à l’occasion des questions du public


- Se garder de dire du mal du monde : ce qui ne veut pas dire que le monde est bon ! Et comme je l’aime, je cherche à l’améliorer.
- Il ne revient pas au prof de rechercher l’amour des élèves. Le prof ne s’identifie pas avec les résultats de ses élèves. Le rôle du prof est de « faire aimer Platon », pas de se faire aimer.

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